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Par Claude Fohlen.

Le 28 janvier dernier, au Sénat, sous les auspices de France-Etats-Unis, le professeur Claude Fohlen, professeur émérite à la Sorbonne, a donné une conférence très suivie, intitulée «Y a-t-il des pauvres aux Etats-Unis ? »

Dans son journal de Californie publié il y a une ving­taine d’années, Edgard Morin notait, parlant de la société américaine : « … Dès le début, ce fut une société, une civi­lisation à double visage, d’une part se fondant dans l’émancipation et la décolonisation…, d’autre part instal­lant l’esclavage, spoliant et décimant les peuples indiens… D’un côté, c’est la meilleure société qui ait jamais existé à une vaste échelle, d’un autre côté, c’est la pire. » Morin dégage ainsi la dualité de la société améri­caine, à toutes les époques, juxtaposant la richesse la plus ostentatoire à la pauvreté la plus révoltante.

A la différence de la France, l’égalité est étrangère à l’idéologie américaine. Même si ce pays se proclame démocratique, il ne pratique pas une démocratie égalitai­re, contrairement à ce que pensait Tocqueville évoquant en 1835 « l’égalité des conditions ». A preuve les déclara­tions des droits en France et aux Etats-Unis. La Déclaration d’indépendance proclame bien en 1776 : « … Tous les hommes naissent égaux, leur créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur. » Légalité n’est pas un « droit inaliénable » contrairement à la Déclaration de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ; les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » Les deux textes pro­clament l’égalité à la naissance, mais le texte français reconnaît l’égalité comme un droit, alors que les Etats-Unis ont une formule plus vague : le droit au bonheur. De la déclaration française découle la trilogie républicaine, liberté, égalité, fraternité, sans équivalent aux Etats-Unis.

Comment affirmer l’égalité, alors qu’en même temps sub­sistait l’esclavage ? L’extirpation de la pauvreté devient une tâche morale, associée à la tradition religieuse évan­gélique.

D’autre part, la tradition américaine est fondée sur un minimum d’intervention de l’Etat, en particulier dans le secteur social, qui ressort davantage des initiatives indivi­duelles, des églises ou des fondations. L’Etat fédéral est de type libéral, laissant à chacun ses chances dans la lutte pour la vie, ainsi que le proclame toujours le parti républicain qui considère le welfare state comme une aberration dangereuse. La réglementation est réduite au minimum, comme le retard pris dans la protection sociale, la législation du travail ou la reconnaissance des syndi­cats, à la traîne par rapport aux autres pays européens.

Il faut attendre la grande crise des années 30 pour voir le gouvernement fédéral, à l’initiative de F.D. Roosevelt, s’intéresser au sort des victimes de cette crise en lançant le New Deal et enfanter le welfare state. Cette politique, qui a été poursuivie par tous les présidents démocrates, Truman (Fair Deal), Kennedy (New Frontier), Johnson (Great Society), a été interrompue avec la guer­re du Vietnam et l’arrivée au pouvoir des républicains (Nixon, Reagan, Bush). Clinton a consacré les deux pre­mières années de sa présidence à la relancer, à travers son programme de couverture généralisée de la santé. En vain : cette ultime tentative marque la fin du welfare state aux Etats-Unis.

Pourtant, les poches de pauvreté sont une donnée permanente de la société américaine. Elles sont d’abord

liées à l’ethnicité, car les différences d’origine et de cou­leur de peau assignent à chacun sa place. La logique veut que les groupes les plus récemment arrivés se retrouvent en bas de l’échelle, avant de s’intégrer dans la société. Tel a été le cas, rétrospectivement, des Irlandais, des Italiens, des Polonais, des Juifs, des Portoricains, des Cubains. Tel paraît être le cas actuellement des Mexicains. Mais il y a une exception à cette règle, ce sont les Noirs qui, présents sur le sol américain depuis les origines, ne se sont pas intégrés et, dans une large proportion, sont demeurés au bas de l’échelle. Pour la plupart d’entre eux, la promotion sociale est un rêve irréalisable, si bien qu’ils représentent la principale poche de pauvreté.

Ces poches coïncident ensuite avec des zones en perte de vitesse économique. Elles sont au nombre de trois. Un premier groupe couvre en gros les Appalaches, dans les Etats du Kentucky, du Tennessee, de la Caroline du Nord, de la Virginie occidentale, correspondant à une ancienne zone d’exploitation minière, aujourd’hui aban­donnée et mal desservie par les communications. Un second groupe comprend les Etats agricoles en bordure du Golfe du Mexique, autour de la Louisiane et du Mississippi, jadis terre d’élection du coton, aujourd’hui en plein déclin et que rien n’a remplacé, quand la manne pétrolière fait défaut. C’est là que le taux de pauvreté est le plus élevé de tout le pays : 24,2 % en Louisiane, 24,5 % au Mississippi. Les descriptions de la pauvreté sont hallucinantes. « J’ai visité, écrit un sénateur, une espèce de campement dans lequel vivaient seize per­sonnes, sans lumière, sans feu, sans sanitaire. Pour toute nourriture, il y avait une tranche de lard, un pot à moitié rempli d’huîtres récoltées sur place, et un bâton de margarine. Le médecin qui nous accompagnait diagnos­tiqua un cas de pellagre, maladie que l’on supposait inconnue chez nous. » Un troisième groupe comprend des Etats du Sud-Ouest, Arizona, Nouveau-Mexique et Oklahoma, le plus pauvre étant le Nouveau-Mexique avec un taux de 23 %.

Les poches de pauvreté les plus visibles sont celles des villes, qui ont toujours été le lieu d’accueil des nou­veaux venus, des immigrants, qui avaient tendance à se regrouper par ethnie dans des quartiers dépourvus de tout confort en raison de la pauvreté des résidents. Tel a été le cas du Lower East Side, à New York, où se sont déversés successivement Irlandais, Italiens, Juifs, Portoricains, Mexicains. En plus, les centres villes, aban­donnés progressivement par les classes moyennes de la population blanche, attirées par les banlieues résiden­tielles vertes, ont été conquis par des minorités, surtout des Noirs. C’est ainsi que se sont créés dans toutes ces villes des ghettos, qui focalisent et entretiennent la pau­vreté, l’insécurité, l’insalubrité, l’illetrisme et la drogue. Ces poches urbaines de pauvreté paraissent irréductibles, parce qu’il n’y a ni volonté ni possibilité de les éradiquer, les municipalités n’en ayant pas les moyens. Toutes les grandes villes ont tenté de réhabiliter leurs centres en atti­rant commerce et classes moyennes pour leur injecter un rôle attractif, comme c’est le cas à Baltimore ou à Boston, mais les ghettos se sont déplacés sans disparaître. C’est le pendant du phénomène de banlieue en Europe occi­dentale.

Ceci n’exclut pas des remèdes au moins partiels. Il y a d’abord l’ensemble de protection prévue par la sécurité sociale, qui remonte au New Deal, en 1935, marquant les 4 débuts du welfare state. Elle comprend deux séries de couverture sociale : l’une pour les retraites, l’autre contre le chômage. La pension de retraite légale étant notoire­ment insuffisante pour maintenir leur niveau de vie, les Américains souscrivent à des retraites complémentaires, les fonds de pension, gérés par les syndicats, des asso­ciations corporatives ou les grosses entreprises qui assu­rent toutes une couverture complémentaire, destinée à compléter le minimum de la sécurité sociale. Ces fonds sont placés en bourse, ce qui explique en partie la vigueur de Wall Street, constamment alimenté par de nouveaux apports de capitaux.

Un autre ensemble d’aides englobe l’assistance aux mères célibataires, les jeunes déscolarisés, les repas pour les enfants pauvres, les chômeurs de longue durée, et surtout le Food Stamp program, tickets d’alimentation distribués aux déshérités et échangés contre des denrées dans les supermarchés.

Dans le but de mieux intégrer les minorités défavori­sées, la loi sur les droits civils de 1964 fait obligation aux employeurs qui reçoivent des crédits fédéraux de ne faire, dans l’embauche, aucune distinction entre les sexes et les races. C’est le programme dit d’affirmative action, ou discrimination positive, qui aboutit à établir des quotas. Les entreprises, comme Boeing ou General Electric, qui travaillent avec l’Etat sont obligées d’embaucher un quota de femmes, de Noirs, d’Hispaniques, de même que les universités sont obligées d’admettre un contingent d’étudiants de ces mêmes minorités. Quoique fortement contesté, ce programme est toujours en vigueur.

Reste l’aspect le plus délicat, celui de l’assistance médicale. Comme ailleurs, les dépenses médicales ont explosé aux Etats-Unis, passant en 30 ans de 140$ par tête à 3 000$. Les Etats-Unis sont le seul grand pays industriel dépourvu d’un programme d’assistance médica­le, ce qui provoque un débat depuis plus d’un demi-siècle. La qualité des soins médicaux dépend en définitive, en grande partie des ressources individuelles. Les Américains s’assurent pour la santé auprès de compa­gnies privées, avec des primes coûteuses, qui excluent naturellement les plus démunis. En fait, les administra­tions, les entreprises, les universités couvrent les dépenses médicales de leur personnel, souvent limitées à un certain montant de remboursement. Il reste pourtant 15 % de la population non couverte pour les dépenses de santé, soit environ 35 millions d’Américains, dont 10 mil­lions d’enfants. Les seules aides partielles sont le Medicare, qui s’applique aux personnes de plus de 65 ans, pour des soins définis et pendant une durée limi­tée, et le Medicaid, qui s’adresse aux personnes dému­nies, là aussi sous des conditions très précises.

Actuellement, et c’est la grande nouveauté, ce sont les Etats qui prennent désormais en charge tous les ser­vices d’assistance, jadis assurés par les autorités fédé­rales, ce qui génère d’énormes différences d’un Etat à l’autre, leur générosité dépendant de l’humeur des élec­teurs et des élus. Il ne faut pas sous-estimer pour autant le rôle des associations, églises, sociétés de toutes sortes, fondations et individus… dont les traditions civiques sont intégrées dans une société américaine qui répugne à l’intervention de l’Etat dans le « droit au bon­heur ».

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