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Par Pierre Mélandri.

A l’occasion de la conférence donnée à Paris pour France Etats-Unis, Pierre Melandri(1) a brillamment fait le point sur l’anti-américanisme. Pour nos lecteurs, Gilles Daziano a rédigé un condensé de sa passionnante analyse.

Après les terribles événements du 11 septembre dernier, ce sont les Amé­ricains qui ont été les premiers à s’in­terroger sur l’hostilité qu’ils pouvaient susciter. Le Président Bush avoue avoir été « impressionné qu’il y ait une telle incompréhension de ce qu’est notre pays et que des gens puissent nous détester ».

L’anti-américanisme est sans doute toujours accompagné par une fascination

Il faut s’entendre sur le terme : l’anti­américanisme ne saurait être identi­fié à toute critique de l’Amérique. Il s’agit, en fait, comme Justin Vaïsse et moi-même l’avons expliqué dans notre livr&) d’un parti pris systématique, a priori, envers les Etats-Unis coupa­bles avant même d’avoir été jugés ; l’anti-américanisme est sans doute toujours accompagné par une fascina­tion ; être anti-américain ne signifie en aucun cas rejeter tout ce qui vient des Etats-Unis et « last but not least », d’une certaine façon, l’anti-américa­nisme trouve, directement ou indi­rectement, sa source aux Etats-Unis. Directement, dans la mesure où les Etats-Unis sont historiquement fondés sur une idéologie : liberté, égalité et poursuite du bonheur ; notons, en passant, qu’ils sont le seul pays à faire l’objet, dans notre langue, d’un terme construit avec « anti » (cf : anglophobie, germanophobie). Indirectement, car l’anti-américanisme est souvent l’écho de critiques « indigènes » des Etats-Unis.

Le phénomène doit être relativisé jusqu’à la deuxième guerre mondiale : hostilité vis-à-vis de la prétention des Etats-Unis à représenter une expérien­ce nouvelle. Au départ, les critiques portent surtout sur le modèle socio­culturel dénoncé volontiers comme techniciste, vulgaire, niveleur. Renan note ainsi : « Le monde marche sur une sorte d’américanisme qui blesse nos idées raffinées ».

On note de l’inquiétude devant la montée en puissance de la jeune répu­blique. L’intervention américaine est appréciée, puis jugée bien tardive, dans la première guerre mondiale, les Etats-Unis s’affirmant comme puis­sance mondiale dominante lors de la seconde guerre mondiale. Se déve­loppe de plus en plus chez certains une vision de l’Amérique poursuivant une destinée conquérante, une nation quelque peu darwinienne qui, après avoir étendu sa domination sur son propre continent, est en train d’affirmer sa puissance sur le reste du monde. Dès sa naissance l’anti-américanisme se double d’une solidarité avec une « autre Amérique », celle des victimes de la domination yankee : sudistes, puis Indiens, Noirs, marginaux. Certains ont désormais l’impression que la culture, l’identité et l’influence de la France peuvent être mises en danger par la montée en puissance d’une nation. Georges Duhamel dans Scènes de la vie future (1930) dénonce la médiocrité de la culture américaine : le jazz, « musique de nègres monocorde » ; le cinéma « divertissement d’ilotes, un passe-temps d’illettrés ».

Après la deuxième guerre mondiale et jusqu’à la guerre du Viêt-nam, un nouveau contexte s’instaure : domina­tion politique et géostratégique sur le monde occidental avec ses deux prin­cipales manifestations en Europe, le plan Marshall et le Pacte atlantique. L’American way of life, plutôt populaire dans la population fait son entrée à la fin des années 40 avec l’entrée en force du cinéma américain, du Coca-Cola, du Reader’s Digest, des pin-up mais aussi des frigidaires, entre autres.

Après une brève période d’enthou­siasme quasi unanime à la Libération, on note un ressentiment contre la domination politique avec le gaullisme, ou anti-américanisme d’état. Mais il est plus virulent dans les campagnes multiples des progressistes qui dénon­cent à partir de 1947 les Etats-Unis comme agents du capitalisme, de l’impérialisme, d’une nouvelle forme de fascisme (Sartre, au moment de l’exé­cution des Rosenberg : « L’Amérique a la rage »).

À partir de la seconde moitié des années 70, ce n’est plus l’Amérique impérialiste mais l’URSS totalitaire qui est perçue comme la menace priori­taire. Une atténuation de l’anti-amé­ricanisme se fait ressentir en France au début des années 80. Mais le Viêt-nam a favorisé la diffusion de l’ima­ge des Etats-Unis comme gendarmes d’un statu quo injuste et répressif depuis le milieu des années 50. En effet, la guerre froide se déplace surtout vers le Tiers-Monde. Le Viêt-nam polarise le ressentiment contre un pays dénoncé comme triplement impérialiste dans les domaines éco­nomique, militaire et politique. Dans le même temps, l’Amérique apparaît comme vulnérable.

On note dans le monde occidental une montée d’un nouveau type de héros, assez pur pour rejeter le maté­rialisme et la corruption identifiés au monde occidental mais surtout aux Etats-Unis. Un report de l’intelligent­sia se fait vers des hommes comme Castro, Che Guevara, Mao et jusqu’à un certain point, peut-être, vers les Sandinistes

Personne n’aime Goliath

Depuis la fin de la guerre froide, on enregistre d’abord une période de grâce, suivie d’une dégradation de l’image des Etats-Unis : une première raison est leur incapacité à gagner la paix comme ils avaient gagné la guerre froide. Dans un certain sens, ils ont été injustement victimes de leur succès : « personne n’aime Goliath ».

Il convient de garder à l’esprit que la réussite insolente provoque inévi­tablement l’envie, voire la haine. Leur image d’Empire du Milieu tend à les rendre responsables de tout ce qui ne va pas (« puissants, donc coupables »). Il y a un syndrome qui peut déboucher sur une approche « conspiratoriale » de la politique étrangère des Etats-Unis.

Mais ce n’est pas faire de l’anti­américanisme que de dire que les Américains sont en partie respon­sables du ressentiment dont ils font l’objet : la tendance à dire au reste du monde « Faites ce que nous disons, pas ce que nous faisons ». D’où la litanie qui a hanté les premiers mois de l’année et continue d’être au coeur des discus­sions entre les Etats-Unis et leurs alliés comme par exemple, le traité ABM et celui interdisant les mines personnel.

La globalisation a souvent une tonalité américaine

Une deuxième raison de l’anti­américanisme est que, aujourd’hui, la globalisation a souvent une tonalité américaine. Ainsi, comme le remar­que le journaliste T. Friedman : la globalisation porte des oreilles de Mickey, mange des McDos, boit des cocas, porte des Nike, travaille sur des ordinateurs IBM ou Apple avec des logiciels Microsoft, etc. Mais l’adhé­sion aux modes de vie des Américains n’implique nullement un ralliement aux valeurs de la politique américaine. Quelque part au Moyen-Orient, une demi-douzaine de jeunes gens peuvent bien porter des jeans, boire du Coca-Cola, écouter du rap et cependant faire sauter un avion de ligne américain.

Par voie de conséquence, les Etats-Unis ont été victimes d’images contra­dictoires, celles d’une culture popu­laire qui exaspère les élites et d’une idéologie économique élitiste qui désespère les masses, d’une politique économique ressentie par ceux qui en subissent les retombées comme néga­tive et une politique étrangère perçue comme conservatrice avec, évidem­ment, des accents divers en Amérique latine, Europe et Asie. Mais l’hostilité est évidemment au plus haut dans le monde musulman dans la mesure où, plus que tout autre, ce monde est sensibilisé aux choix de la politique étrangère américaine et au défi d’une globalisation qui l’a laissé en marge. Dès lors, ces fanatiques sont à même de capitaliser l’exaspération dans le monde musulman et les possibilités offertes aux terroristes par l’ouverture des frontières.

Le monde s’est américanisé

L’anti-américanisme est d’autant plus répandu que le monde s’est américa­nisé. Mais sans doute a-t-on tendance à le surestimer : en gros, de 600/0 à 800/0 de l’opinion mondiale a une vision favorable des Etats-Unis. Manifeste­ment la population pakistanaise à plus de 80 % était favorable aux Talibans. Et le conflit israélo-palestinien risque sans cesse d’embraser l’opinion arabo­musulmane.

Inversement, il serait sans doute dangereux de le sous-estimer. Il y a ambiguité parce que le propre des Etats-Unis c’est souvent de fasciner autant que de désespérer ou d’exas­pérer. 95 % de ce Tiers-Monde qui souvent les honnissent, rêvent de vivre aux Etats-Unis.

Que peuvent faire les Etats-Unis ? Lutter contre les terroristes, la pro­lifération des armes de destruction massive (le nine eleven a largement levé les restrictions sur le recours à la force). Chercher à gagner les scepti­ques : depuis la fin de la guerre froide, ils ont scandaleusement négligé leurs relations publiques, estimant qu’il y avait d’autres priorités que de se pré­occuper de ce que les autres pensent d’eux : là aussi l’effort semble être en train de se faire puisqu’on l’a vu se développer. Lutter contre les causes de l’anti-américanisme qui sont moins les valeurs dont ils peuvent être fiers que leurs contradictions, leur indif­férence au sort des plus pauvres, pro­blème auquel l’administration actuelle a tardé à se sensibiliser et leur pra­tique de l’unilatéralisme, dont beau­coup de leurs partenaires sont sans doute prêts à comprendre la nécessité en pratique mais peu sont disposés à admettre l’élévation en principe car­dinal de leur action diplomatique. Ainsi note le journaliste T. Friedman : « le plus grand danger, c’est l’anti-améri­canisme en provenance d’Amérique », pas tant celui déjà évoqué mais celui qui conduit les Etats-Unis à se compor­ter d’une façon contraire à celle qui leur a longtemps assuré un leader­ship consensuel du monde indus­trialisé, à celle qui leur a longtemps permis de réconcilier leurs priorités et celles de leurs alliés, à celle qui, ce faisant, garantit l’influence inégalée que confere l’aura de la légitimité qui a été leur plus sûr bouclier.

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