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Dossier spécial entretien exclusif avec André KASPI

France Etats-Unis : Le 11 septembre, le monde entier a découvert avec hor­reur et stupéfaction la vulnérabilité des Etats-Unis. La première puissance mondiale est donc fragile…

André Kaspi: Les Américains ont pensé que grâce à la géographie et leur puis­sance (militaire, économique, cultu­relle), ils seraient à l’écart des dangers qui menacent la planète. Le terrorisme pouvait toucher l’Europe, bien entendu le Proche-Orient (je dis « bien entendu » parce que, hélas, cela est vrai depuis plusieurs années) mais le territoire américain ne serait pas atteint. Mais ce n’est pas la première fois qu’il y a un attentat sur le sol américain. Il est inutile de remonter à Pearl Harbor en 1941, un attentat a eu lieu en 1993 sur le World Trade Center à New York, il n’avait fait que peu de morts, mais il avait affecté les Américains. Il leur montrait qu’il pouvait y avoir une atta­que terroriste sur leur territoire. La plus grande différence avec le 11 septembre, c’est que cette fois-ci, l’attentat avait de nombreuses ramifications visant à la fois leur capitale économique et leur capitale politique. En fait, c’est une attaque globale contre la puissance des Etats-Unis, contre le pays tout entier. C’est aussi une attaque contre les démo­craties puisqu’il s’agit, en fait, de frapper le pays qui incarne toutes ces traditions démocratiques et qui joue un rôle pri­mordial dans les affaires mondiales.

Peut-on raisonnablement reprocher aux gouvernants américains de ne pas avoir prévu cet attentat ?

C’est une question difficile. Il est évident qu’un attentat est imprévisible. Certes tous les scénarios, même les pires, peu­vent se dérouler, les dirigeants américains auraient peut-être dû pouvoir les prévoir. De plus, depuis une vingtaine d’année, les services de renseignements améri­cains ont privilégié le renseignement électronique, technologique au dépens de l’humain. Il ne sert à rien de faire la guerre du )ocre siècle, si les adversaires continuent à faire celle du xxe !

En fait, dans un certain sens, les Amé­ricains sont en avance d’une guerre. Alors ils portent une responsabilité. Mais les services de renseignements américains ne travaillent pas seuls, ils collaborent avec les services alliés. Est-ce que ceux-ci avaient mieux prévu ? Ce n’est pas certain. Enfin pensons à l’exemple de l’Etat d’Israël, qui est en guerre depuis des années avec ses voi­sins et avec les Palestiniens des terri­toires occupés, il dispose de services de renseignements qui ont une réputation mondiale, l’armée est sur le pied de guerre 24 heures sur 24.

Il n’empêche que des attentats-suicides faisant de nombreuses victimes n’ont pas pu être empêchés. A partir du moment où il existe des organisations disposant d’individus prêts à sacrifier leur propre vie, il est extrêmement dif­ficile d’empêcher tout attentat. Même si l’on peut essayer d’infiltrer ces réseaux, et il faut le faire, le risque zéro n’existe pas. Ce que je pense, c’est que les services américains ont certaine­ment été fautifs, mais malgré tout, ils ne sauraient être infaillibles.

Alors que la politique étrangère du Président Bush n’était pas encore clairement définie, les Américains sont plongés dans un conflit inter­national. Y sont-ils préparés ?

Là encore, il y a un tournant très mar­qué à partir du 11 septembre. Jusque là, le Président Bush et son entourage considéraient que les Etats-Unis de­vaient intervenir quand leurs intérêts étaient directement menacés ; aussi dans un certain nombre de dossiers, leur absence a-t-elle été sans doute préjudiciable à la recherche d’une solution. Je crois que les Etats-Unis auraient dû être plus présents pour tenter de résoudre le conflit israélo­palestinien. C’est plus facile à dire qu’à faire. Le prédécesseur de Bush a beaucoup essayé et n’a pas réussi. L’attitude de Bush dans le conflit israé­lo-palestinien a été à l’inverse de celle de Clinton et aujourd’hui elle n’est plus tenable.

Désormais, les Etats-Unis doivent met­tre sur pied une politique étrangère à l’égard du Moyen-Orient, concernant non seulement le conflit israélo­palestinien, mais aussi les relations avec l’Arabie Saoudite, l’Irak, l’Iran, le Pakistan. Il faut qu’il y ait une vision d’ensemble sur le lien unissant les Etats-Unis à cette région du monde. Aujourd’hui, les Etats-Unis sont la seule superpuissance planétaire, mais ils ne peuvent pas être présents par­tout dans le monde. Bien entendu, ils sont accusés tantôt de ne pas avoir assez de présence et tantôt d’en avoir trop, mais cela n’a pas d’importance. Il est essentiel qu’ils élaborent une politique claire qui soit liée avec celles de leurs alliés traditionnels.

En 1941, l’attaque de Pearl Harbor avait mis un terme à l’isolation­nisme américain. 60 ans plus tard, peut-on encore parler de leur auto-centrisme ?

C’est vrai que pendant les dix années qui ont précédé Pearl Harbor, le mou­vement isolationniste était très fort aux Etats-Unis. Il reposait sur la volonté des Américains de se tenir à l’écart des affaires internationales pour éviter d’être mêlés à une nouvelle guerre. L’attaque japonaise sur Pearl Harbor a anéanti ce mouvement et, depuis 1941, les Etats-Unis sont présents, bien présents, dans toutes les affaires qui agitent la planète. Je crois qu’aujourd’hui ce n’était pas l’isolationnisme que les Etats-Unis risquaient d’adopter, c’était plutôt l’uni­latéralisme… Ce qui n’est pas tout à fait la même chose. L’unilatéralisme c’est la volonté d’un pays de décider en fonction de ses propres intérêts, sans consulter ses alliés.

Une telle attitude ne serait pas conforme à leurs intérêts parce que tout pays, si puissant soit-il, a besoin d’amis. Elle s’est peut-être atténuée, mais ce n’est pas tout à fait certain. Pearl Harbor a été un point de départ, le début de l’implication forte, décisive des Etats-Unis dans la deuxième guerre mon­diale, et aussi l’accession des Etats-Unis au statut de superpuissance. Je crois que les évènements du 11 septembre vont également déclancher de la part des Etats-Unis une nouvelle évolution, qui va complètement transformer les rapports internationaux.

Une fois encore nous avons été les témoins de l’importance de la notion de Dieu aux Etats-Unis : le Président Bush de déclarer « God bless America », « God bless you », allant même jusqu’à inciter ses compatriotes à la prière, une atti­tude inconcevable de la part d’un président français.

Parfaitement. La société américaine est très profondément religieuse, toutes les statistiques le prouvent. Les Américains, dans leur immense majo­rité, affirment qu’ils croient en Dieu. La pratique religieuse y est très ré­pandue.

En fait, c’est une société où les valeurs ne sont pas complètement identiques aux nôtres, où la notion de laïcité n’est pas semblable à la notre. Il n’empêche que la séparation des églises et de l’Etat est affirmée dans la Constitution des Etats-Unis, c’est-à-dire que la liberté religieuse est reconnue pour tous. C’est aussi une manière de souder la nation derrière les mêmes valeurs. On y trouve une attitude, des sentiments qui nous paraissent surprenants mais qui ne datent pas d’aujourd’hui : les Etats-Unis ont toujours été un pays profon­dément religieux.

Dans les années à venir, ces tragi­ques éléments pourraient-ils avoir un côté quelque peu positif ?

Il m’est difficile de dire oui. Je crois que ces évènements ont traumatisé les Américains pour très longtemps, comme Pearl Harbor a traumatisé tous ceux qui vivaient à cette époque. Je ne crois pas qu’il puisse y avoir un élé­ment positif Evidemment, du mal sort toujours un peu de bien.

Si l’on arrivait à éradiquer le terro­risme, ce serait un élément positif. Y arrivera-t-on? J’en doute. Le terrorisme est un mal profond, qui ronge notre temps et notre société.

L’économie américaine et mondiale résisteront-elles au choc ?

Pour l’instant, l’économie américaine est ébranlée, l’économie européenne en sera affectée. Il faudra beaucoup d’éner­gie. Il serait bon que l’économie amé­ricaine retrouve rapidement un début d’équilibre. Pendant au moins une ou deux années, peut-être même davan­tage, nous Européens et Américains, allons traverser des eaux agitées.

L’Association France Etats-Unis s’eff­orce d’expliquer les Etats-Unis afin de lutter contre l’anti-américanisme. Quelle raison donnez-vous à cet anti-américanisme, alors que les Américains ont sauvé le monde libre à deux reprises et que c’est un pays démocratique ?

Ah là, là ! L’anti-américanisme n’est pas le même d’un pays à l’autre. Il existe en Allemagne, il existe en Grande-Bretagne, mais ni l’un ni l’autre ne sont iden­tiques à l’anti-américanisme diffus de la société française, où c’est pour les uns l’hostilité à la mondialisation de l’économie, pour les autres à l’inva­sion culturelle, pour d’autres encore c’est un combat contre « l’arrogance » des Etats-Unis.

Dans la société française l’anti-améri­canisme est un sentiment très répandu, très hétérogène, très complexe, et très difficile à expliquer. Les français peuvent à la fois être très sensibles à la culture américaine; ils peuvent manger des hamburgers, porter des jeans, aller en voyage aux Etats-Unis très régulière­ment et, en même temps, exprimer des réticences, une volonté de ne pas se confondre avec les Etats-Unis, soit pour des raisons politiques, estimant que ceux-ci ne suivent pas la politique qui conviendrait, soit pour des raisons infiniment moins élaborées. C’est pour cela qu’en fin de compte, la société française est profondément proche de la société américaine, je dirais même pour employer un mot facile, qu’elle est fortement « américanisée » et, en même temps, très réticente. Elle veut conserver un minimum d’indices de personnalité, un minimum d’indépendance vis-à-vis de la société américaine ; ainsi elle croit protéger son identité.

Mais cela ne signifie pas que tous les Français soient anti-américains. On se trouve devant un paradoxe : les Amé­ricains, beaucoup d’entre eux en tous cas, sont persuadés que partout dans le monde on les déteste. Ce n’est pas vrai. Partout dans le monde, un grand nombre d’hommes et de femmes ont de la sympathie pour les Etats-Unis. Et les Français, eux, sont persuadés qu’aux Etats-Unis tout le monde les aime ! Là encore, c’est une erreur parce que il y a à l’égard de la France et des Français des réticences tenant souvent à l’ignorance, mais s’exprimant elles aussi. Donc en fin de compte; il serait nécessaire de mieux expliquer la France aux Américains et de mieux expliquer les Américains aux Français. C’est pour cela que France Etats-Unis a beaucoup de travail à faire…

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